NOTRE TANTE ANTONINE
Des personnages étonnants, exceptionnels, qui m'ont marquée à jamais, j'en ai rencontré beaucoup, au cours de ma longue vie ( 77 ans ) Toutes ces rencontres se répartissent dans
le temps, et j'hésite à choisir l'évocation de l'une ou de l'autre .
Il ont maintenue intacte ma faculté de vivre et de m'étonner, d'espérer et d'entreprendre, mais le temps exerce inéluctablement sa capacité d'érosion, et seuls, parmi tant
d'autres, quelques souvenirs colorent vivement des fragments de ma mémoire, et remuent en moi des émotions intactes
Celle que je vais évoquer, tout compte fait, ne fut pas une personne qui se distingua dans la société par des qualités intellectuelles ou morales hors du commun, elle vécut une
vie très humble et obscure, elle ne fit pas parler d'elle, elle ne laissa pas une grande trace de son passage sur terre, pas d'éminente progéniture, pas d'oeuvre remarquable
Notre tante Antonine naquit dans les premières années du XXe siècle, dans le coin le plus perdu du Massif Central, aux confins du Plateau de Millevaches, au sein d'une
famille paysanne, elle est morte il y a cinq ans, à quatre vingt treize ans, la plus jeune d'une lignée où l'on compte plusieurs centenaires ( ou quasi ), ses frères et ses soeurs plus âpres et
plus solides qu'elle, elle qui vécut dans l'ombre de cette communauté plus ou moins dispersée, mais sans jamais quitter les lieux où elle était née, et où maintenant elle repose
Ce XXe siècle, qui compta tant de bouleversements, elle l'a traversé sans en connaître les progrès spectaculaires, élevée dans une atmosphère de travail acharné, de rigueur
excessive, d'austère sens du devoir : un stoïcisme naturel, qu'elle n'avait ni la possibilité de mettre en question, ni l'envie, d'ailleurs .
Elle est pourtant à mes yeux quand j'y pense, une de celles qui vécut le siècle de la façon la plus représentative, au moins de ces petites gens qui formaient la majorité de la
population française
Elle eut une éducation élémentaire, fut habituée dès le plus jeune âge aux tâches ménagères et à la marche d'une ferme qui avait besoin du travail de tous pour la survie du
groupe familial: autour du foyer chacun avait sa place et son rôle, marqués par une tradition ancestrale qui évoluait avec lenteur .
Elle se maria avec un fermier du voisinage, et la vie continua jusqu'au jour où la guerre de 1914 lui enleva pendant cinq ans la présence d'un mari, qui pourtant lui revint, mais
mourut dans un accident de tracteur peu de temps après son retour
Pendant cette longue absence, elle avait dû faire face toute seule aux multiples charges de l'existence, et avait, la première femme de la Corrèze, apprend à se déplacer en
vélomoteur, chose dont elle n'était pas peu fière ; elle y gagne le goût de l'indépendance, et la farouche volonté de prouver qu'elle pouvait subsister par sa seule vaillance, sans demander aucun
secours à personne
Elle quitte la ferme, et trouve des ménages dans la ville la plus proche ; accueillie par sa soeur épicière, partageant une vie de labeur et d'économies, elle apporte
sa contribution au groupe familial ; quand sa soeur tombe veuve à son tour, sans enfants l'une et l'autre, les deux femmes soudent définitivement leur destin dans une entente indéfectible . Ainsi,
à peine à la moitié de leur longue vie, les deux soeurs forment un couple inséparable . Dans la petite ville, beaucoup de gens s'habituent à les voir ainsi agissant avec un mimétisme qui les rend
pittoresques et inoubliables.
Economisant, peinant, travaillant leur petit jardin et devenant peu à peu confectionneuses de courtepointes en laine, elles s' assurent un confort modeste, et le
respect amusé d'un entourage qui apprend à ses dépens parfois, qu'elles ne s'en laissent pas conter, qu'elles connaissent le prix du travail, ont de la défense, et au besoin, la langue bien pendue
.
Ainsi, capables de rendre des services que plus personne ne sait rendre, dans une société qui se modernise loin de leur savoir-faire ancestral et immuable, elles amassent
sans jamais changer leur mode de vie, une considérable petite fortune ... Mais qui pourrait s'en douter, en les voyant toujours vêtues de leur tablier de satinette, de leurs bas de laine et de
leurs tricots"maison", à la couleur indéfinissable ?
Il faut toute la patience de quelques neveux auxquels elles s'attachent pour les pousser hors de leur étroit cadre de vie, et leur faire connaître les charmes d'un voyage en
train, la région méditerranéenne, la MER, pour la première fois !
Antonine a passé quarante ans de sa vie "sans voir un docteur", mais plus jeune que son aînée, elle a vécu le plus interminable martyre qui se puisse imaginer, clouée par un
rigoureux sens du devoir
au soins d'une soeur impotente, et devenue avec le grand âge, angoissée et parfaitement tyrannique . Le dogme, étant pour toutes deux "qu'il faut mourir dans son lit", tant qu'on a des parents
proches capables de s'occuper de vous . C'était, dans le cas d'Antonine, jusqu'au sacrifice suprême, avouer une faiblesse eut été le pire déshonneur, la honte impardonnable
Finalement, elle a survécu elle-même une année, contrainte par les lois impitoyables de la nature, d'accepter une aide moins barbare, dans une maison où elle a finalement connu
une fin plus douce, résignée enfin à accepter une aide, mais l'hôpital en fin de vie, n'a pu être évité, après une chute et une cassure du col du fémur
Son souvenir ne nous abandonne pas, mais ce qui est le plus exemplaire, est sa modestie et ce courage exceptionnel qui lui a fait accepter un destin si sombre sans jamais se
plaindre, sans peser sur ceux qui connaissaient le sens de son sacrifice et cette morale aujourd'hui discutée, et si rarement comprise .
Jeanine Bourzeix 2008
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